RAISON ET / OU PASSION ?
Ce courrier ne s’adresse pas, à proprement parler, au Petit Callois, dans la mesure où ce dernier n’a fait qu’emprunter à « Guelma 89 » un article rédigé par M. Félix Zara, à propos du film « Indigènes ». Le chapeau précise que c’est « afin de rappeler à nos concitoyens (lesquels ? Les Français de France ou les Pieds Noirs ? Quid des Français d’origine arabe et musulmane ?) la vérité historique de notre passé glorieux sur cette terre d’Algérie que nous chérissons tous. »
L’article est reproduit dans le numéro 100 (avril - mai - juin) du précieux lien des Callois et des amis de La Calle. Puisque le Petit Callois endosse la paternité du texte, il est sûrement en mesure de recevoir quelques remarques de pur bon sens et de méthode.
Quant à la vérité historique, il me semble préférable de la laisser aux historiens, pas aux acteurs mêmes de la tragédie. Au théâtre, il y a bien, en effet, des scènes de récit (l’exemple célèbre est celui du récit de la mort d’Hippolyte, ou encore, celui du combat contre les Maures). Mais comment prétendre livrer « la vérité historique » sur des faits dont les protagonistes et les témoins sont encore de ce monde ? Comment éviter de mêler raison et passion, objectivité factuelle et subjectivité naturelle ? Si l’on veut, par là, signifier « une certaine vérité historique », c’est légitime, mais il faut le dire et l’assumer.
Puisque nous sommes entre Callois et quelles que soient nos races et nos confessions, nous nous devons d’avoir les uns pour les autres un minimum d’égards et de respect. Cela signifie tout d’abord que nous nous parlions un langage vrai, pas uniquement celui de l’apologétique et de l’épopée, cette phraséologie de collégien besogneux qui débite de belles tirades pour « rappeler à nos concitoyens la vérité historique (laquelle ?) de notre passé glorieux sur cette terre d’Algérie que « nous » (de qui s’agit-il ? les autres ne l’aiment donc pas, pas assez ou pas assez bien ?) chérissons tous. » Pardonnez-moi d’être brutal : ce refrain est niaiseux et à côté de la plaque. Nous n’en sommes plus aux rédactions de collège qui mettaient en fonction notre bonne volonté et notre savoir. Cela rappelle trop « les effets positifs » et cela n’a rien à voir avec ce que vous appelez « devoir de mémoire ». Alors, de quoi s’agit-il ?
C’est l’objet de ma deuxième remarque : l’article fait référence au film « Indigènes », c’est-à-dire à la participation des « indigènes » dans la guerre « aux côtés » de la France et des Français. Pourquoi ? Parce que les enfants de ces « indigènes », devenus eux-mêmes, véritablement Français, ont voulu montrer l’ingratitude de la Mère Patrie, envers leurs pères. C’est donc une problématique précise, indiscutable, et non une revendication large au nom de l’Armée d’Afrique. Pourquoi cette perspective qui suscite le « scandale » et la jalousie ? Parce qu’une fois encore, il ne s’agissait pas de l’Armée d’Afrique (à laquelle l’histoire a rendu et rend encore des hommages vibrants) mais les Africains (arabes, berbères, noirs). Le document de « Guelma 89 » fait mine d’ignorer la question et parle comme si l’Armée d’Afrique était homogène. Les statistiques et les comparaisons ne signifient rien, sinon, de la part du rédacteur, le désir ou la volonté de réhabiliter (comme si cela était nécessaire, comme si on taisait leurs exploits et leur héroïsme) les « non indigènes » à qui l’on fait une injustice. Je sais bien que l’article parle du scandale qui résulte de l’utilisation faite par les médias de l’évènement. Ainsi, on passe sous silence la participation des Français d’Afrique du Nord …
Sans vouloir insister sur le caractère puéril d’une telle revendication, je me permets de rappeler (et ça, c’est la vérité historique, « pas glorieuse du tout » !) que les seuls à avoir été mal traités à l’issu du conflit, ce furent « les indigènes ». Cela dérange sans doute de le dire. Par ailleurs, je rappelle encore qu’il s’agissait de libérer la France, non l’Algérie. Le laïus sur l’amour de l’Algérie est hors de propos : indigènes et Français de souche européenne (qui a imposé la distinction, les Statuts, les Collèges électoraux … ?) ont servi à égalité de chair à canon lorsqu’on a déclaré la Patrie en danger. Cependant, le conflit terminé, on a tiré sur ces mêmes indigènes (dont certains ont rendu leurs décorations, à cette occasion), à Sétif et, précisément, à Guelma, parce qu’ils réclamaient les mêmes droits que leurs compagnons d’armes. Ils croyaient qu’ayant payé le prix du sang, ils allaient être considérés comme des Français. Quelle naïveté ! Seul, l’affrontement armé, on l’a vu, a mis un terme à l’existence de « Français de second ordre ». C’est la question que soulève le film « Indigènes ».
Vint ensuite la question des pensions. Le rédacteur de l’article en parle lorsqu’il évoque la « réparation » enfin accordée par le Président Chirac. Mais dans quels termes ! Il en parle comme d’une solution « humaine ». C’est une sorte de charité ? On ne rend pas la justice par humanité, Monsieur Zara !
Vous vous montrez affligé parce qu’on oublie de parler des « officiers, généralement européens, qui payèrent un lourd tribut, placés, comme ils étaient, à la tête de leur troupe. » En disant cela, vous avez tout dit : les Européens et les indigènes n’étaient frères d’armes qu’en apparence. Les uns étaient voués au commandement, les autres à l’obéissance, 115 ans après la conquête ! Pourquoi parler des indigènes ? Parce qu’ils avaient été oubliés, effacés de la mémoire. Ils n’avaient pas de place dans les divers hommages. Pour une fois que leurs enfants leur rendaient hommage, on n’allait pas associer ceux qui n’ont jamais été oubliés : chacun honore les siens et les médias suivent ;
Encore une remarque : vous parlez bien de « souche européenne », ce qui consacre le clivage (pour vous sans doute, naturel et évident) entre Européens et Nord-africains. Il est vrai que la colonie était peuplée d’arabes et de berbères, d’un côté, et d’Européens (Français, Italiens, Espagnols, juifs, Maltais …) de l’autre. La « séparation » (« on ne se mélangeait pas », reconnaissent volontiers les Pieds-noirs) n’était pas totalement du fait des indigènes, au moins pour la partie la plus éclairée, la plus évoluée d’entre eux, qui avaient demandé l’assimilation, les autres n’étant pas en état de demander quoi que ce soit, vu l’état d’arriération dans lequel ils étaient tenus, sur « une terre française ». L’assimilation fut refusée, régulièrement. Même le Statut de 1947 fut enterré, jugé trop favorable aux arabes. Il ne restait que la solution de l’affrontement ; cela eut lieu en 1954 ; mais, déjà auparavant, les revendications de dignité avaient précédé la revendication d’indépendance.
A la rigueur, l’article de « Guelma 89 » aurait pu se défendre d’un certain point de vue : si l’on avait pris soin de préciser que, lors des grands conflits, la France a été défendue par son peuple et par son Empire, en particulier par des Africains, c’est-à-dire des arabes, des berbères et des noirs et des Franco-africains d’origine française, espagnole, italienne, juive et maltaise. Mais les Français d’Algérie d’origine européenne se considéraient comme seuls Français ! Adossés à une grande nation et à une grande puissance, ils se sont complus dans l’ambiguïté : ils formaient bien une « entité africaine », mais se sentaient ou se disaient Français, alors que, nombreux étaient ceux qui n’avaient jamais mis les pieds en France métropolitaine et qui déclaraient que leur pays était … l’Algérie ! C’est une des farces que nous a jouées l’histoire : des indigènes qui se revendiquaient Français et des colons qui se voulaient Algériens ! Ainsi donc, les indigènes n’étant pas considérés comme Français, il était normal que ceux qui se sentaient Français et étaient traités comme tels par la métropole (c’est-à-dire les européens de souche) allassent au secours de la mère Patrie. Les indigènes étaient relégués au rang d’éternels supplétifs, comme les harkis durant la guerre de libération : on les flatte parce qu’ils ont pris les armes pour la France, contre leurs propres frères, mais quarante ans après l’indépendance, ils sont encore l’objet de mépris et de paternalisme.
Reste la question évoquée plus haut de la « vérité historique …» Je le répète : cela rappelle trop les « bienfaits de la colonisation » : chacun a sa passion qui finit par devenir un Paradis perdu. Il ne faut pas oublier que le Paradis a été perdu à la suite d’un péché. Notre seule excuse est de nous tromper de bonne foi. Il ne suffit pas de remplir des colonnes de statistiques pour être dans le vrai.
Je suis, comme vous, partisan de défendre la vérité, où que ce soit, y compris contre moi-même. Mais je suis désolé de reconnaître qu’en l’occurrence, vous, (Guelma 89) avez manqué d’à propos. Il faut débarrasser la mémoire des miasmes, des ressentiments, des jalousies et autres sentiments de frustration. Allemands et Français y sont parvenus. Pourquoi d’autres n’y arriveraient-ils pas ? Les blessures des uns valent bien celles des autres, si nous assumons notre humanité. Lorsque le Petit Callois s’interroge sur son propre devenir et sur sa fin – que je souhaite la plus tardive possible, parce que c’est un lien précieux -, il devrait aller dans le sens de l’apaisement : sans reniement, mais sans états d’âme et sans incantations intempestives. Je préfère de loin une carte postale ancienne, des souvenirs personnels de pêche miraculeuse, une recette de cuisine à des discours incantatoires. La nostalgie doit être douce parce que le temps est précieux ! L’acrimonie ne fait de bien à personne.
Vous ne le reconnaîtrez peut-être pas aisément, mais vous avez fait, à mes yeux, un piètre emprunt à « Guelma 89 ». Il n’y avait vraiment pas matière à lui emboîter le pas. Il y a souvent, comme cela, de fausses bonnes idées … Monsieur Zara dit se féliciter de l’hommage rendu aux « combattants de l’armée d’Afrique » ; il faut qu’il admette que l’hommage est limité aux indigènes. Pour plaisanter je dirais que, si, pour une fois, les Européens d’Algérie se sentent jaloux du sort réservé aux indigènes par les médias français, c’est plutôt amusant et rassurant. Et ce n’est que justice. Pour les uns, c’était un devoir patriotique, pour les autres, tout juste un métier…
Ce qui me semble intéressant pour la réflexion, c’est le parallèle qu’on pourrait tracer entre l’assimilation des colons espagnols, italiens ou maltais, plus tard des juifs, en Algérie, et celle, encore hésitante, d’immigrés africains post-coloniaux en France. Les Pieds-noirs se sont sentis tout de suite et sans réserve Français, d’abord Français, même s’ils ont conservé leurs particularismes jusqu’à l’indépendance (et au-delà !) :espagnols à l’Ouest, italiens à l’Est, juifs dans certaines grandes villes. La Calle était une petite ville italienne (les noms, au cimetière chrétien, en témoignent de façon éclatante) et l’accent italien s’y entend encore chez certains indigènes. C’est cette particularité que j’aurais envie d’évoquer, et cela suffirait pour suggérer « le passé glorieux ». Nous en avons assez vu avec la « vraie histoire » ou « la vérité historique » qui nous a même fait « avaler » que nos ancêtres étaient les Gaulois …
Pour en revenir à la « colonisation de la France par les Arabes et les Noirs » je trouve qu’il n’en va pas du tout de même, et je me demande si la politique de l’Etat français n’y est pas pour quelque chose. Il est certain qu’il ne met pas le même empressement, la même générosité à intégrer des immigrés encombrants malgré leur attachement à la France qu’il n’en a mis à installer des colons européens en terre conquise. Ce sont, il est vrai, des logiques différentes. On n’en fait jamais assez pour « la souche européenne », alors qu’on en fait toujours trop pour les autres.
Il faut tout de même savoir que l’actuel Président de la République a déclaré : « La colonisation a été une faute. » On ne refait pas l’histoire, surtout si elle est encore palpitante.
Callois de souche, bien que arabe et musulman, je ne puis que demeurer amical et fidèle envers tous les Callois et amis de La Calle.
15 novembre 2007.
- De
Abbas Labidi
le 18/11/2007.
Pays: France
Région: sud
|